Éventail

De nulle part, le vent arrive doux le matin.

Il me réveille.

Je ne sais pas quelle est la saison.

Le vent souffle avec rêverie

et le rideau ondule.

Je me perds entre chacun de ses plis.

Les feuilles de l’arbre incliné bruissent.

Le contour des ombres a des teintes roses.

Ce doit être le printemps.

Alors je m’assoie au bord du matelas

et seule,

je regarde mes orteils s’ouvrir en éventail.

Kenza.

Le livre du destin

Le livre du destin est écrit avec de l’encre de jasmin. Nos pensées et nos actions s’évaporent ainsi en un parfum envoutant.

Le livre du destin est celui qui trace imperceptiblement les lignes de l’âge sur nos visages et qui aime peindre de la neige sur nos cheveux.

Il est fait de lumière et d’ombre et ses pages s’envolent comme les pétales de cerisiers. Ces mêmes pétales qui laissent leur place à des cœurs tout rouges que nous accrochons à nos oreilles lorsque nous dansons sous la pluie d’été.

Vous ne trouverez pas ce livre dans la bibliothèque de votre quartier, ni même chez le libraire. Il est enfoui au creux de nos mains, entre les lignes du cœur et celui de la vie. Là, il ramasse nos dires et les égraine un par un comme des perles de prières.

Kenza.


J’ai écrit ce texte il y a un an, et je l’ai lu à une amie le dernier jour de sa vie. Ce fut mon geste d’adieu.   

Ce chemin est un jardin

Tous les jours nous suivons les traces des millions de pèlerins qui nous ont précédés. En fait, personne ne sait où ce chemin mène.

Alors je préfère penser que ce chemin est un jardin – un jardin de fleurs multicolores avec un ciel tout bombé comme une tasse turquoise d’Ispahan retournée.

Un jardin où les enfants jouent insouciants du temps, sautant dans les flaques après la pluie et cueillant les abricots avant qu’ils ne tombent. Nous sommes tous ces enfants et pourtant…

Il y a tant d’obstacles imaginaires, tant de douleurs qui ne devraient pas être, et des regrets aussi. Nous avons inventé un monde si compliqué que nous ne sentons plus les fleurs du jardin.

Vous avez remarquez ? Le possessif nous guète à chaque pas. Impossible de nos jours de laisser une fleur tranquille. « Je dois la cueillir ! Elle est à moi ! »

Ah ! Si vous saviez ! Laissez la fleur où elle est, et votre cœur sera en paix ! Elle aussi va mourir tout comme vous et moi. En attendant, laissez la tranquille.

Kenza.

L’homme habillé tout en vert

modigliani_otokonoshouzou-web

Aujourd´hui, premier jour de février, j’ai vu un homme habillé tout en vert. Il avait l’air d’une grenouille, ou plutôt d’un crapaud. Il était joufflu donc, un crapaud me semble plus adéquat.

Il marchait en trainant une valise couleur lilas. Mais qui aurait une idée aussi saugrenue que d’avoir une valise couleur lilas ? Un crapaud peut-être. Je ne sais pas.

Elle ne paraissait pas lourde cette valise, et pourtant il la trainait. Elle sursautait sur chaque pavé cette valise, marquant le pas comme les colporteurs d’antan .

L’homme habillé tout en vert a monté la rue et s’est arrêté juste au coin, vous savez là où Madame Petit tient son établissement.

Il s’est assis sur sa valise couleur lilas et, de la poche intérieure de son veston, a sorti un petit papier tout blanc.

Son veston était aussi vert que son pantalon.

Il a déplié le papier qui a pris de la taille et qui s’est déployé en un énorme accordéon.

L’homme habillé tout en vert s’est alors mis à jouer. Et de son accordéon blanc est sortie une musique rose. Oui rose! Rose comme une ombrelle de printemps.

Là au coin de la rue, juste où Madame Petit tient son établissement.

De ma fenêtre, je l’ai écouté très attentivement.

Ne me dites pas que je suis la seule à l’avoir entendu, cet homme habillé tout en vert qui jouait la musique du printemps !

Art: “Portrait d’homme” de Amadeo Modigliani, 1919 – via Hiroshima Museum.